“With the passing years, it was her fate to become more and more of a legend. She even called herself ‘the most famous unknown in the world.’” Robert Giroux

e54b09bc85792b8cf5bf6a00be0242c9

Lire Djuna Barnes est une expérience. Le genre d'expérience qui ne laisse pas indemne. Quelque part, c'est ce que j'ai toujours personnellement recherché dans la littérature. Quelque chose de vrai, de brut. Contrairement à ses contemporaines, parmi lesquelles on peut compter Virginia Woolf, l’œuvre de Barnes est violente, sexuelle, agressive. Trop crue pour l'époque d'après certains, à commencer par une flopée de critiques et de lecteurs un peu fragiles, facilement émues à la lecture de scènes lesbiennes.

C'est à New York que Barnes naît, durant l'année 1892, au sein d'une famille plus que difficile. Son père, Wald, est immortalisé dans son premier bouquin, Ryder. Il y est présenté comme un raté n'ayant jamais eu peur de son ombre, et surtout pas quand il fallut installer ses deux femmes et toute la tripotée de marmots qui s'en suivit sous le même toit. Bien évidemment, l'ambiance est hautement autobiographique mais pas que. Même si Barnes a du coffre quand il s'agit de dépeindre ses personnages, elle n'en laisse pas moins à la narration. Ainsi, la chronique de la famille Ryder s'appuie sur de multiples points de vues mélangés à plusieurs protagonistes eux mêmes imbriqués dans des styles toujours plus nombreux. Si tu aimes le tentaculaire, Barnes est pour toi.

Mais elle n'est pas qu'une écrivaine complexe. Barnes est une aussi une artiste visuelle, qui effectue elle-même toutes les illustrations de ses livres.

Bien évidemment, lorsque Ryder sort, il est illico presto rangé dans la catégorie des ouvrages à censurer, dessins compris, obligeant Barnes à rajouter une note au début du livre:

“This book, owing to censorship which has a vogue in America as indiscriminate as all such enforcements of law must be, has been expurgated. Where such measures have been thought necessary, asterisks have been employed, thus making it matter for no speculation where sense, continuity, and beauty have been damaged.”

1280925229399993638

Une autre édition finira par réintégrer les dessins et passages mis de côté mais le manuscrit original, perdu durant la seconde guerre mondiale obligent les versiosn actuelles à ruiner le texte avec d'immondes astérisques.

L'enfance de Barnes est comme je le disais plutôt chaotique, perdue au milieu d'un père artiste à la petite semaine et violent et d'une grand-mère incestueuse. Violée à 16 ans (certains disent par un voisin à qui le père aurait donné le feu vert, d'autres par le père lui-même) avant d'être mariée de force à un vieux de 52 balais. L'union ne durera que deux mois.

La mère de Barnes finit par prendre ses gosses sous le bras et part s'installer à Brooklyn. Commence une nouvelle vie pour la petite. Barnes étudie l'art avant de se lancer assez rapidement dans la vie active comme reporter pour subvenir aux besoins de sa famille.

Elle traîne à New York et plus particulièrement Greenwich Village, the place to be, où elle se fait remarquer au sein des scènes littéraires modernistes. Ses textes et ses dessins, déjà fortement emprunts d'avant-gardisme, sont publiés dans des journaux spécialisés mais aussi beaucoup plus mainstream. Elle devient une journaliste demandée, apposant son nom à des titres comme Vanity Fair (où elle y interviewera d'ailleurs James Joyce en 1922). Son style, sans retenu, est le miroir parfait de cette époque où règne en maître les esprits libres, dont elle fait entièrement partie.

bd73c4a668ea455246f09bf4641d549b

Certains de ses travaux ont également une résonance féministe, comme en témoigne sa série How it feels to be forcibly fed, vendue en 1914 au New York World où Barnes elle-même pose avec des tubes dans les narines, une technique utilisée sur les suffragettes effectuant la des grèves de la faim. Progressiste, elle se moque en revanche assez régulièrement des féministes conservatrices, dont elle vomit la posture et la fermeture d'esprit.

Barnes aime se plonger dans des situations à risques afin d'avoir enfin accès aux émotions dont les femmes sont privées. Elle écrit également sur la boxe, un sujet réservée exclusivement aux hommes, et y explore par ce biais la violence féminine. En 1914, elle est ainsi la première femme à poser les jalons de la question du combat physique et moral chez la femme.

En 1915 est publié The Book of Repulsive Women, où elle explore l'amour saphique mais surtout la vision du corps féminin dans la société du début du 20eme siècle. S'ensuit Ladies Almanack, écrit dans une prose archaïque, proche du style rabelaisien. En 1936, elle termine Nightwood, un roman semi autobiographique, qui narre un mariage raté, puis l'histoire d'amour entre deux femmes qui ne se termine pas mieux. Écrit durant ses années passés en France, ce livre est vu comme le chef d’œuvre ultime de Barnes. Il est édité avec une introduction signée T.S. Eliot qui tente d'adoucir la prose de Nightwood histoire que Barnes ne reçoive pas trop de levées de boucliers.

Mais le livre est surtout mal compris des critiques, comme on pourra le lire à travers les mots d'Alfred Kazin pour le New York Times. L'ouvrage est si difficile d'accès que les textes à son sujet finiront par être de grossiers résumés de l'intrigue.

Facile cependant de remettre dans le contexte, puisque l'ouvrage fait écho à la relation que Barnes a entretenu avec l'artiste Thelma Wood. Une histoire commencée en 1921 et qui durera huit années. Mais toutes deux étant plutôt de grosses fêtardes aimant particulièrement la picole et les relations d'un soir, leur couple ne tient pas le coup et finit par exploser.

En 1940, Barnes retourne aux Etats-Unis, s'installe dans un appart à Greenwich Village, où elle résidera jusqu'à la fin de sa vie, en compagnie de ce qu'elle aime le plus, à sa savoir, l'alcool. Elle écrira peu mais une exposition en 1944 est montée en son honneur par son amie Peggy Guggenheim. Mais pas de bol, aucun de ses tableaux ne sera vendu.

ecd6d9121c1a7979551ba8b2d269ada4

Sa légende prend cependant peu à peu forme. On la dit recluse, ne sortant quasiment plus de chez elle...et puis, coup de théâtre. En 1950, elle lâche la bouteille, reprend les stylos, et se lance dans l'écriture de pièces de théâtre. La plus connue, The Antiphon, est publiée en 1958 et prend comme sujet sa famille dysfonctionnelle. Commercialement, c'est un échec, mais les critiques sont unanimes et louent ses qualités d'écrivaine. Même si son travail devient de plus en plus hermétique, l'habitude de son style n'est plus une entrave aux yeux des journalistes. Au contraire. Sa verve qui atteint ici des sommets de colère et de violence est sans doute l’œuvre qui caractérise le mieux l'auteure. Son frère y voit une revanche inutile sur un passé mort et enterré mais Barnes y voit avant tout une justice, celle pour sa vie.µ

Elle passe huit heures par jour à écrire de la poésie, évitant soigneusement de créer de nouveaux liens avec l'extérieur. Ce qui pousse E.E. Cummings, son voisin, à vérifier régulièrement l'état de Barnes en gueulant à la fenêtre le dorénavant célèbre «T'es toujours vivante, Djuna?». Bertha Harris dépose des roses dans sa boite aux lettres, espérant déclencher une rencontre, en vain, tandis que Carson McCullers fait le pied de grue devant sa porte, sans plus de succès.

Quant à Anaïs Nin, mieux vaut ne pas lui en parler. Malgré l'admiration et les lettres envoyées à son intention pour participer à sa revue sur l'écriture féminine, Barnes a toujours joué à la morte. Mais lorsque Anaïs décide d'utiliser son prénom, Djuna, pour sa librairie féministe, Barnes exige le retrait immédiat.

5d5ff5efd32ec1a785b68427f27c71ff

Son dernier ouvrage, un recueil de poésie, Creatures in an Alphabet, sort en 1982, la même année de son décès, à l'âge de 90 ans.