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Lorsque l’on songe à Carmen Mondragón, il est difficile d’échapper à son image de femme fatale. Pourtant, celle que son amant, l’artiste Dr Atl, surnommait Nahui Olin, n’est pas qu’une image de papier glacé. Peintre et poète, son héritage artistique peine pourtant à refaire surface.

Née en 1893 à Mexico, Carmen Mondragón reçoit une éducation des plus prisées. Issue d’un milieu bourgeois (son père est un ancien général en poste au Ministère de la Guerre et de la Marine), la petite se retrouve dès 1897 à Paris où elle y suit des cours de français. En 1905, c’est donc une parfaite petite parisienne qui rentre au bercail et le choc est rude. Loin de la folle vie des cabarets, Carmen se heurte à la pudibonderie de ce pays qui l’a pourtant vu naître.

Quelques années plus tard elle rencontre Manuel Rodriguez Lozano, qu’elle ne tarde pas à épouser en 1913, plus pour fuir la cellule familiale et la rigidité du cadre social mexicain que par réel amour. Carmen et Manuel partent ainsi vivre à Paris, où le couple s’intègre aux cercles intellectuels de la capitale, composés à cette époque de Cocteau, Matisse, ou encore Picasso. Intrigué par les dessins de Manuel, c’est Picasso lui-même qui demande à rencontrer l'auteur de ces esquisses.

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Mais les amours ne sont pas au beau fixe. Carmen est excédée par la mégalomanie de son mari et ses tromperies à répétition avec la gente masculine. De plus, l’entente avec sa famille en exil, et chez qui le couple réside, oppresse la jeune femme. Prise entre un père autoritaire dont elle méprise les actions politiques, une mère soumise à n’importe quelle figure masculine et un mari qu’elle traine tel un caillou dans une chaussure, la coupe est pleine.

Puis Carmen rejoint l’Espagne sous l’impulsion de son père lorsque la première guerre mondiale démarre. A contre cœur, la jeune femme suit parents et mari. Là-bas, elle accouche de son enfant, qui décède quelques jours plus tard, dans son sommeil. Mais cette version est contestée et certaines sources affirment qu’elle aurait laissé tomber le bébé par terre, selon les dires de Manuel. Effondrée et dans l’incapacité de demander le divorce (son père voulait éviter à tout prix un quelconque scandale), la jeune femme s’immerge toujours un peu plus dans la peinture et l’écriture.

En 1921, le couple repart à Mexico où  une véritable révolution culturelle est en marche. Carmen se mêle à la frénésie ambiante et se prend de passion pour le mouvement Teatro Ulises (du théâtre expérimental). Son mode de vie scandaleux pour l’époque (sauf pour son mari qui s’en fout complètement, et la laisse accumuler les liaisons) fait d’elle la modèle préférée de nombreux peintres, dont Diego Rivera pour La Création, ainsi qu’une icône pour la libération du corps féminin dans la très catholique Mexico. Frida Kahlo, Clementina Otero, Nellie Campobello, Tina Modotti, Guadalupe Amor, Antonieta Rivas Mercado, Lupe Marin, nombreuses furent celles souhaitant mettre au pas la religion. Mais aucune n’est allée aussi loin que Mondragón. Pourtant, de ses portraits, on ne peut oublier ce regard triste, en toutes circonstances, devenu presque une marque de fabrique…

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Sa beauté que l’on qualifie d’érotique, lui ouvre ainsi les portes du succès, et l’amène à réaliser de nombreuses photos de nu qui encore aujourd’hui, font passer au second plan sa carrière artistique. Ses clichés montrent qu’au-delà d’être une simple muse, Carmen Mondragon était plus qu’un modèle, et qu’elle existait avant tout par elle-même et pour elle-même.

Par la suite, elle entretient une liaison passionnée avec Gerald Murillo, connu sous le pseudonyme de Dr Atl. Un véritable coup de foudre : "J’étais plongé dans le mouvement de va et vient de la foule qui emplissait les salons quand devant moi s’ouvrit un abîme vert comme la mer, profond comme la mer : les yeux d’une femme. Je suis tombé dans cet abîme, instantanément, comme l’homme qui glisse d’en haut d’un rocher et se précipite dans l’océan."

A ses côtés, elle rédige ses premiers poèmes (Optica cerebral, poemas dinamicos et Calinement je suis dedans) tout en continuant ses activités de peintre.

Mais leur histoire s’arrête aussi vite qu’elle a commencé, la jalousie maladive de Carmen en étant la raison principale : “La vie est devenue impossible.. La jalousie nous torture. Plus maître de moi, j’arrive à me contrôler, mais elle vit telle une tornade. Ce matin, deux gamines, après avoir quitté mon atelier, ont osé monter sur la terrasse pour contempler le panorama qu’il offre sur la ville, provoquant une terrible furie de Nahui, qui s’y trouvait. A peine les vit-elles, qu’elle se jeta sur elles. Elle tenta de les jeter du bord de la balustrade, avec l’intention de les pousser dans le vide. Je me suis interposé, cette première tempête annonçait la saison des pluies, des orages et de la foudre qui allait me foudroyer".

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Après quelques petites romances, dont une avec Matias Santoyo, qui lui inspire ses toiles d’amour libertaire, Carmen Mondragón choisit de se retirer de la vie publique dans les années 40.

Sans doute est-ce son expérience malheureuse à Hollywood qui la conduit à prendre cette décision aussi radicale. Alors qu’on lui propose le projet d’un film dirigé par Fred Niulo, Carmen réalise en lisant le scénarii que seule sa représentation d’icône sexuelle intéresse la maison de production. Dégoûtée, elle claque la porte, déclarant : "Hollywood est une merde".

On dit qu’elle compose aussi deux concertos pour piano et orchestre, aujourd’hui malheureusement introuvables. Mais ce qui l’affecte le plus est bien l’ambiance mexicaine, secouée par les révolutions : "Il me semblait que c’étaient toujours les mêmes charognes qui étaient au pouvoir et les pauvres toujours soumis, ceux d’en dessous, pour l’éternité… ". Et puis la mort de son dernier amant, Eugenio Agacino, finit de la plonger dans son désespoir déjà latent.

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Petit à petit, Carmen Mondragón s’enferme dans son propre néant. Après un poste d’enseignante d’art plastique qui ne lui convient pas, elle enchaine les petits boulots, juste histoire de s’offrir au moins une fois par mois un vrai repas. Elle ne revoit plus ses amis, et se contente d’errer dans les rues, vêtue de guenilles en compagnie de chats errants. La glorieuse époque est loin derrière elle, et sa beauté n’est plus. La fortune familiale dilapidée, sa maison pillée, elle n’a plus qu’un drap sur lequel elle a peint le corps de son amant décédé. Et lorsqu’elle meurt le 23 janvier 1978, c’est dans l’anonymat le plus complet qu’elle disparait.

Tout comme Frida Kahlo, la vie de Carmen Mondragón n’a suscité de l’intérêt qu’après sa mort. Même si sa beauté et son rôle d’icone ont supplanté sa carrière artistique, elle reste une figure intellectuelle majeure du Mexico des années 20 et 30.