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Née le 17 janvier 1918 à Philadelphie, Shirley Burns Brennan est une peintre, poète et muse américaine, célébrée en son temps pour ses implications artistiques auprès d’Anais Nin, Ezra Pound et Charles Bukowski.

Aînée d’une fratrie de quatre enfants, Shirley n’a pas grandi dans un univers bohème. Bien que sa grand-mère affirmait être une descendante du poète écossais Robert Burns, Shirley lui préférait son grand-père, un pêcheur (elle se surnommait par ailleurs The Fisherman’s Granddaughter). D’un caractère excentrique, la jeune fille se rebaptise à l’adolescence Sherry, puis Sheri (pour une bête histoire de numérologie, on la disait fascinée par les sciences occultes).

Le nom de Martinelli lui vient de son mariage avec le peintre et sculpteur Ezio Martinelli, qu’elle rencontre lors de ses études d’art. Après la naissance de leur premier enfant, Shelley (en référence au poète), Sheri quitte son mari, avec la petite sous le bras. La raison ? Certaines personnes avancèrent l’hypothèse que la jeune femme se considérait meilleure peintre que lui et ne souhaitait pas vivre dans son ombre.

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Après son emménagement à Greenwich Village, à New York, Sheri ne tarde pas à se faire remarquer. Dotée d’une beauté à couper le souffle ainsi que d’une aura des plus mystérieuses, la jeune femme ne laisse clairement personne indifférent. Elle ne tarde pas à jouer les mannequins pour Vogue mais le monde de la mode la laisse froide. Le personnage arrive jusqu’aux oreilles d’Anais Nin, qui, dès leur première rencontre, est fascinée :

In her diary entry for December 1945, Anaïs Nin recounts how she learned that a “romantic-looking girl” was reading her short-story collection Under a Glass Bell and had told her publishing partner Gonzalo Moré that she wanted to meet Nin but was too shy to approach the older woman.  Nin suggested that she attend a lecture of hers at Mills College.  When Sheri approached her at the end of the lecture, Nin writes, “I recognized her.  She was like a ghost of a younger me, a dreaming woman, with very soft, burning eyes, long hair streaming over her shoulders.”  At first, Sheri didn’t say a word:  “She merely stared at me, and then handed me a music box mechanism, without its box.  She finally told me in a whisper that she always carries it in her pocket and listens to it in the street.  She wound it up for me, and placed it against my ear, as if we were alone and not in a busy hall, filled with bustling students and professors waiting for me.  A strand of her long hair had caught in the mechanism and it seemed as if the music came from it.” “She came to see me,” Nin goes on, “blue eyes dissolved in moisture, slender, orphaned child of poverty, speaking softly and exaltedly.  Pleading, hurt, vulnerable, breathless.  Her voice touches the heart. . . . She looks mischievous and fragile.  She wears rough, ugly clothes, like an orphan.  She is part Jewish, part Irish.  Her voice sings, changes: low, gay, sad, heavy, trailing, dreaming”

On peut par ailleurs ajouter une émotion intacte du côté du journaliste Anatole Broyard, quarante années plus tard :

“She had a high, domelike forehead, the long silky brown hair of women in portraits, wide pale blue eyes with something roiling in their surface.   Her nose was aquiline, her mouth thin and disconsolate, her chin small and pointed.  It was the kind of bleak or wan beauty Village people liked to call quattrocento.  Her body seemed both meager and voluptuous.  Her waist was so small, it cut her in two, like a split personality, or two schools of thought.   Though her legs and hips were sturdy and richly curved, her upper body was dramatically thin.  When she was naked it appeared that her top half was trying to climb up out of the bottom, like a woman stepping out of a heavy garment.”

Sheri ne tarde pas à intégrer le groupe de Nin, principalement composé de jeunes garçons qu’elle surnommait affectueusement ses Transparent Children. Même si Martinelli est plus âgée que cette petite cour d’admirateurs, cela ne l’empêche pas de partager leurs moindres soirées, et de participer avec eux aux tournages de films expérimentaux réalisés par Maya Deren. C’est ainsi qu’elle attise la convoitise d’un jeune poète français du nom de Charles Duits, issu du même entourage de Martinelli, et accessoirement le préféré d’Anais Nin. La fascination est telle qu’il lui consacre un poème intitulé La Naissance de Sherry Martinelli, rédigé en français. Mais Sheri ne lira cette ode traduite que bien des années plus tard, amusée d’y dénoter une certaine tendance à Duits de vouloir l’accoler à l’image qu’il se faisait de la femme parfaite. Ainsi, Duits ouvre sans le vouloir le chemin à ses groupies masculines qui jalonneront la carrière de Sheri, les starving men, et qui n’auront de cesse de l’idéaliser dans leurs écrits. Anatole Broyard, tellement empressée par sa passion, serait même allé jusqu’à inventer une idylle entre lui et l’artiste dans son ouvrage Kafka was the rage. Une histoire contestée par Sheri, qui n’hésita pas à qualifier l’ouvrage d’un rêve de voyeur en chaleur.

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Fortement présente dans l’œuvre d’Anais Nin, Sheri Martinelli a aussi servi de base à plusieurs personnages pour d’autres auteurs. Parmi eux, nous pouvons citer William Gaddis, mais aussi Ezra Pound, dont elle est la muse et la maitresse. David Markson la fait apparaitre dans son roman Reader’s Block, mais aussi Larry McMurty, en 1995, dans son livre Dead Man’s Walk. Mais son nom reste surtout associé à celui de la Beat Generation de la fin des années 50. Considérée comme la Queen of the Beats, elle est très proche d’Allen Ginsberg, qui ne manque pas de la citer dans certains de ses poèmes. Richard Peabock lui consacra d’ailleurs une place de choix dans son anthologie des femmes de la Beat Generation, pour sa maitrise et l'originalité de ses vers.

Mais Martinelli n’est pas qu’une muse, ou un idéal féminin nourissant le fantasme des écrivains. Artiste accomplie, elle attire les regards de Marlon Brando, de Rod Steiger ou encore d’E.E. Cummings sur ses œuvres. Ezra Pound signe également l’introduction de son ouvrage de peinture. A cela s’ajoute un travail d’écriture, la poésie étant son genre de prédilection, la plupart du temps publié dans son propre magazine, The Anagogic & Paideumic Review. On peut également notifier qu’elle fut l’une des premiers personnes à publier Charles Bukowski ainsi qu’à tenir une critique de ses ouvrages. Elle a par ailleurs entretenu avec lui une correspondance, que l’on peut retrouver dans le Beerspit Night and Cursing : the Correspondence of Charles Bukowski and Sheri Martinelli, 1960-1967.

I hate to see a full-grown man cry (or woman either) and use Art as an excuse, but on the other hand, I hate to see them going around being soft and subtle as if they have everything under control and are tasting their words like olives or pickled pigs feet.
Charles Bukowski, 21 mars 1961

Malgré une existence prestigieuse parmi l’élite littéraire américaine ainsi qu’un travail prolifique en tant que peintre et écrivain, l’héritage de Sheri Martinelli semble être tombé dans l’oubli, à tel point qu’en 1996, année de sa mort, aucun journal ne prend la peine de mentionner sa disparition.