A essayer d'épuiser la taule, c'est moi qui m'épuiserais : elle est de ces sujets qu'on croit avoir longés d'un bout à l'autre, et qui se révèlent être cycliques ; à l'autre bout, je retrouve le début, là où d'autres l'abordent pour leur propre compte et remettent tout en question.
Je suis comme ces élèves, pas bûcheurs mais doués, qui rendent toujours leur copie avant la cloche de la récréation.
En fixant, j'évite la gamberge, mais je risque l'abrutissement.
J'accepte : peu importe l'état où je serai en arrivant, mais j'arrive au bout de l'étape, vite, que je sorte du cercle, vite, vite. Arriver. Tant pis pour la maigreur, l'épuisement et la rouille : tout ceci s'en ira, l'essentiel est de tenir le coup ; sauver si possible les charpentes de la carcasse et de la raison, mais surtout dépouiller les heures. En les bourrant de drogue, d'âneries, de n'importe quoi, je m'en fous pourvu qu'elles crèvent, vite, et que, de leur tas crevé, de cette vie d'infusoire aux limites élémentaires de moi, je m'élève, enfin, jusqu'à la résurrection.

- La Cavale -

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Albertine Sarrazin n’est pas une inconnue du monde des lettres. Première femme à raconter sa vie de prostituée et de délinquante, Albertine livre également à travers ses mots une langue neuve, où argots et anglicismes se mêlent à l’errance de la rue.

Sa carrière, pourtant couronnée de succès, sera de courte durée. A l’âge de 29 ans, elle décède après avoir passée huit années derrière les barreaux.

Déposée le 17 septembre 1937 à l’Assistance publique d’Alger, elle est baptisée Albertine Damien le 23 septembre, du nom du saint. Elle est adoptée deux ans plus tard par un couple sans enfant, qui n’apportera que peu d’amour à la petite fille.

De son enfance, on sait peu de choses, si ce n’est ce viol à l’âge de dix ans, perpétré par son oncle. Quant à son père, militaire de carrière, tolère très difficilement les écarts de sa fille. Même si elle se distingue très tôt des autres élèves par ses nombreux prix d’excellence, il n’est obsédé que par son caractère jugé trop difficile et décide de lancer des démarches afin de la faire soigner. Elle passera six ans de sa vie dans une maison de correction.

En 1953, Albertine passe son bac puis s’enfuit à Paris. Là-bas, elle retrouve une amie qui fut elle aussi enfermée quelques années plus tôt dans le même établissement qu’Albertine. Ensemble, elles enchainent les mauvais coups.  Elle finit par rentrer chez son père, mais lui dérobe son pistolet avant de retourner vers la capitale. Mais les choses dérapent et après un hold up raté, sa camarade blesse une vendeuse à l’épaule. En fuite, les deux jeunes femmes sont finalement arrêtées. C’est à ce moment qu’Albertine commence l’écriture des Carnets verts.

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Considérée comme le cerveau de l’opération, Albertine écope de sept ans de prison. Elle ne semble tirer aucune leçon de son acte et n’hésite pas à déclarer devant les juges : « Je n’ai aucun remords. Quand j’en aurai, je vous préviendrai ».

Sa détention ne se passe pas sans difficultés. Même si durant ces années, elle s’inscrit au certificat d’études littéraires générales classiques, elle se retrouve dix jours au cachot pour avoir embrassé une autre détenue sur la bouche.

Las de cette vie carcérale, elle finit par s’évader en 1957 de la prison de Doullens, dans la Somme, en sautant d’une hauteur de dix mètres. Elle se brise un petit os du pied, l’astragale. Souffrant le martyr, elle se traine pourtant jusqu’à la route nationale.

C’est ainsi qu’au bord de la route elle fait la connaissance de Julien Sarrazin, un petit malfrat à la ramasse dont elle va finir par tomber amoureuse. Il la cache chez sa mère, puis l’amène à Créteil, où il la place chez une fille de joie. Il finit par la faire hospitaliser à Créteil, où on l’opère de l’astragale.

En 1958, Julien se fait arrêter. Albertine se retrouve seule à Paris où elle se prostitue pour le compte d’un mécanicien, Maurice Bouvier. Quelques mois plus tard, c’est la libération de Julien et les deux amoureux partent vivre à Calais. Mais très vite, Julien se retrouve à nouveau au milieu d’une histoire de vol à Abbeville, tandis qu’Albertine est arrêtée pour usage de faux papiers. Julien est relâché mais Albertine, ancienne évadée, doit finir de purger sa peine. Transférée à Amiens, elle est enfermée dans le quartier des femmes. Elle s’occupe alors de l’entretien et de la couture. En parallèle, elle étudie la philosophie, l’anglais et écrit des poèmes. Elle commence l’écriture d’un livre, Times, journal de prison 59.

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En 1959, les deux tourtereaux se marient à la mairie du Xeme arrondissement de Paris, entre deux gendarmes. C’est à ce moment qu’Albertine, 21 ans, entame l’écriture de La Cavale. Elle est transférée à Soissons, pour que Julien puisse la voir plus souvent. Mais il est arrêté pour cambriolage et est condamné à 15 mois de prison. Il est libéré le 23 septembre 1960.

Au mois d’octobre de cette même année, Albertine obtient une grâce de sept mois. Mais l’année suivante, elle a un incident de voiture en compagnie de Julien et de sa mère qui décède sur le coup. La série noire ne s’arrête pas puisque Julien est de nouveau arrêté pour vol de bijoux, tout comme Albertine, jugée complice. Elle est libérée quelques mois plus tard et décide de se rapprocher de Nîmes, là où est incarcéré son époux. Elle devient pigiste au Méridional.

Mais les problèmes recommencent lorsqu’elle vole une bouteille de whisky dans un Prisunic. Elle doit passer quatre mois derrière les barreaux, à Alès. Là-bas, elle rédige Les Soleils noirs qui deviendront L’Astragale, « petit roman d’amour pour Julien ». En mai 64, son mari est libéré, puis c’est au tour d’Albertine. Ils s’installent en Cévennes, dans une vieille maison achetée par Maurice, un ancien client d’Albertine, qui poursuit la jeune femme d’un amour platonique.

Elle envoie les manuscrits de La Cavale et L’Astragale aux éditions Jean-Jacques Pauvert qui acceptent de publier les ouvrages. En 1966, c’est la consécration. Chose inédite, une femme raconte la vie qui se déroule derrière les barreaux, et Simone de Beauvoir n’hésite pas à qualifier son style de saisissant. Elle reçoit le Prix des quatre-jurys puis achève son roman La Traversière. A cela s’ajoute la traduction de L’Astragale en espagnol et travaille sur l'adaptation du livre au cinéma en compagnie de Norbert Carbonnaux. Le film ne verra pas le jour.

Début 67, Albertine « termine son étrange destin ». Alors qu’elle doit subir une énième opération, cette fois-çi du rein, l’équipe médicale enchaine les erreurs. A l’âge de 29 ans, Albertine décède, et laisse derrière elle un mari éploré, ainsi qu’une œuvre littéraire des plus atypiques, dans le paysage culturel français.

Suite à une réedition dans la langue de Shakespeare, Patti Smith en a écrit la préface

Paris aux yeux tristes
Ciel inimité
En vain tourmenté
Des méchants artistes

Comme alors la reine
Je cours sans souliers
Aux blancs escaliers
Qu’a noyés la Seine

Richesse complète
Avoir mon tombeau
Au fin fond de l’eau
Où Paris reflète