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Pour Ann Lane Petry, New York n’a jamais été synonyme de gloire ou de célébrité. Ainsi, lorsqu’elle décide de s’y installer en 1938, il s’agit avant tout de rejoindre son mari, et d’y poursuivre ses ambitions littéraires. Dire qu’elle ne souhaitait pas fuir les attentes de sa famille serait mentir, mais Ann voulait avant tout écrire.

Entourée de ses sœurs, elle mène avec sa famille vie simple dans une petite ville du Connecticut. Son père est pharmacien et sa mère possède un petit magasin où elle exerce les professions de pédicure et de coiffeuse. Ann et ses sœurs ont été élevées "dans la tradition classique de la Nouvelle-Angleterre : un modèle d'efficacité, d'économie et d'utilité (...) On leur donna des ambitions qu'elles n'auraient pas pu concevoir si elles avaient vécu dans une ville où plusieurs milliers de Noirs pauvres se retrouvaient coincés dans des emplois humiliants." 

Les filles Lane ont grandi à l’abri de la majeure partie des inconvénients que les autres afro-américains, subissaient à l’époque. Cependant, elles eurent, elles aussi, leur compte d’incidents racistes. Ainsi, Ann raconte dans My Most Humiliating Jim Crow Experience, nouvelle publiée dans le Negro Digest de 1946, comment certains blancs ont décrété que la présence des Lane à la plage n’était plus tolérable. Monsieur Lane a également écrit une lettre au magazine The Crisis, pour dénoncer un professeur qui refusait d’enseigner à ses filles et à ses nièces sous prétexte qu’elles étaient noires. Un autre professeur a quant à lui humilié Ann en lui faisant tenir le rôle de Jupiter, un ancien esclave illettré de la nouvelle Le Scarabée d’Or, d’Edgar Allan Poe.

Petry a eu la chance de grandir dans une famille solide, qui n’a jamais eu peur de surmonter les obstacles raciaux pour se faire une place dans la société. Quant aux femmes Petry, ce sont de fortes personnalités. Interviewée par le Washington Post en 1992, Petry déclare "qu'il ne leur était jamais venu à l'esprit qu'elles ne pouvaient pas faire certaines choses tout simplement parce qu'elles étaient des femmes."

Ann éprouve pour la première fois le désir de devenir écrivain alors qu’elle se trouvait encore au lycée. Son professeur d’anglais croit d’ailleurs en son talent. Mais sa famille tient à ce qu’elle fasse des études. Elle obtient donc en 1931 un diplôme en pharmacie, puis travaille dans l’entreprise familiale pendant plusieurs années. En parallèle, elle commence cependant l’écriture de nouvelles.

Après avoir quitté sa terre natale et son emploi de pharmacienne, elle trouve très rapidement un poste de journaliste à New York et rédige des articles pour le Amsterdam News et The People’s Voice. Elle parvient également à publier quelques-unes de ses nouvelles dans The Crisis. Mais ses premières années passées à Harlem sont avant tout marquées par son implication politique en faveur des travailleurs et des minorités. C’est à ce moment qu’elle prend conscience de tout ce que devait endurer au quotidien la majorité de la population noire des Etats-Unis. Pourtant, malgré de fortes accointances avec le parti communiste, Petry n’a jamais souhaité s’affilier à un quelconque mouvement et a toujours pris soin de maintenir une certaine distance.

Harlem inspire Petry. L’ordinaire de ces familles afro américaines, ruinées par des heures de travail dans le seul but d’atteindre les aspirations de la classe moyenne. La croyance presque folle du rêve américain, jour après jour, tandis que le racisme s’institutionnalise et grignote ces espoirs sans cesse mis à mal. Petry parle d’un quotidien qu’elle observe et qu’elle dénonce, dans ses articles, ses nouvelles, ses romans. Mais les femmes noires ne trouvent pas non plus leur place dans ce monde d’hommes et subissent alors de plein fouet la double peine : celle d’être née femme et celle d’être née noire. Etouffées par un sexisme toujours plus omniprésent, elles finissent pour la plupart par se résigner, quand certaines d'entre elles ne sombrent pas.

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Lutie Johnson, personnage principal de son plus célèbre roman, The Street, narre l’histoire d’une mère célibataire qui décide de quitter son emploi de bonne pour un travail mieux rémunéré. Son entourage, dont ses employés, l’encouragent dans cette démarche, afin qu’elle puisse enfin toucher du doigt « son rêve américain » et ainsi donner tout ce qu’il y a de mieux à son fils. Mais ces mentors ont omis de lui parler des obstacles rencontrés par les femmes seules dans les grandes villes : la surveillance constante d’un voisinage hostile, les longues traques par des hommes aux allures de prédateur. La femme à se replie alors sur elle-même, qui se retrouve comme prise au piège. Et la vérité se dessine : la rue ne lui appartient pas, elle ne lui a jamais appartenue. 

The Street est le premier roman écrit par une femme afro américaine à s’être écoulée à plus d’un million d’exemplaires. Traduit dans plusieurs pays, dont la France, l’Espagne ou encore le Japon, le livre a reçu un bon accueil de la part des critiques.

Alors que le spectre d’une seconde chasse aux sorcières commence à s’élever, Petry et son époux retournent en 1947 dans le Connecticut, afin de s’éloigner de cette période trouble. Ann méprise l’anti communisme de son temps et n’hésite pas à en faire un livre, The Narrows, où elle exprime tout son dédain pour le McCarthysme et la Peur Rouge. Elle écrit également d’autres nouvelles et des histoires pour la jeunesse mais elle ne rencontre plus le même succès qu’avec The Street.

Ann Petry s’éteint à Old Saybrook, dans sa vieille maison du XVIIIeme siècle, à l’âge de 88 ans.