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Jay DeFeo est de ces personnalités bohème qu’il est difficile d’ignorer. Artiste emblématique de la Beat Generation, DeFeo est pourtant restée dans l’ombre du grand public pendant plusieurs décennies. Principalement connue pour son imposante peinture sculptée qu'elle mettra huit années à réaliser, The Rose, DeFeo a pourtant légué un important travail à la postérité. Malgré une certaine reconnaissance de son vivant dans un cercle d'initiés, ce n'est qu'après sa mort, survenue en 1989, que l'on redécouvre sa carrière. Il a fallu cependant attendre une rétrospective au Whitney Museum of American Art de New York, en 2013, pour admirer l’effort de toute une vie.

Née le 31 mars 1929 à Hanover, dans le New Hampshire, Jay déménage en Californie où elle poursuit ses études à la prestigieuse université de Berckley. Là-bas, elle y reçoit la bourse Sigmund Martin Heller, devenant ainsi la première femme à l'obtenir. Ce financement inopiné lui permet de se lancer dans un voyage à travers l'Europe, qui la mène à Florence et à Paris, où elle y étudie les œuvres les plus remarquables de ces villes. Durant cette escapade, Defeo ne néglige pas pour autant son propre travail et s'inspire de ses observations pour créer pas moins de deux cent peintures en l'espace de trois mois.

Alors que l'expressionisme abstrait, très en vogue dans l’Amérique d'après-guerre, fait des émules, DeFeo choisit d'incorporer à ses travaux de la texture, fascinée par ses découvertes sur l'art médiéval et renaissance. Comme elle le dira plus tard, la texture était pour elle ce que la couleur est pour d’autres artistes : l’élément expressif principal. Pourtant, malgré les expérimentations de l’époque, DeFoe reste profondément une artiste expressionniste, tentant de marier à la fois son obsession pour les formes géométriques et les accumulations de peinture qu’elle effectuait sur ses toiles.

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De retour en Californie en 1953, elle vend des bijoux pour subvenir à ses besoins mais très vite, elle se fait repérer par Walter Hopps, propriétaire de la Bay Area Gallery à San Francisco. En parallèle, elle rencontre Wally Hedrick, un vétéran de la guerre de Corée recyclé en artiste à San Francisco. Grâce à lui, DeFeo côtoie les plus grands noms de la Beat Generation et évolue avec son époux dans les sphères hip de la ville, tandis que leurs travaux expérimentaux changent en profondeur la production du funk art. Sa réputation finit par s'étendre jusqu'à New York, où, en 1959, elle est conviée avec son époux à figurer parmi l'une des plus importantes expositions d'art moderne, 16 americans, dont l’occasion est de mettre un coup de projecteur sur les nouveaux artistes à suivre. Mais les amoureux ne réalisent pas la chance qui s'offre à eux et décident de ne pas se rendre à cet événement.

Pendant près de dix ans, le couple mène une existence bohème au 2322 Fillmore Street, au milieu de leurs œuvres respectives. Leur appartement devient aussi un havre de paix pour les poètes de la beat generation (pour l’anecdote, les peintures de Jay DeFeo furent exposées lors de la première lecture d’un nouveau poème d’Allen Ginsberg, Howl, à la Six Gallery). Là-bas, on y boit du vin à même la bouteille et on y danse jusqu'à pas d'heures. Mais alors que son époux continue ses bidouillages expérimentaux, le travail de Jay se cherche à un autre niveau. 

Fortement intéressée par le relief, elle commence par intégrer de la matière dans des tableaux grand format, comme en témoigne Origin, en 1956, puis the Annunciation, l'année suivante. En 1958, elle réalise un dessin au graphite de ses yeux dans un diamètre de plus de deux mètres. Tout devient toujours plus grand, et c'est ce tournant dans sa carrière qui va la mener à réaliser The Rose.

C'est en 1958 que commence cette œuvre titanesque, avec pour seule idée de départ partir d'un centre, juste d'un centre, et pas plus. Pendant de longues années, Defeo reste enfermée dans son atelier, à ajouter des milliers de couches de peinture, affiner, tailler, élargir. Parfois, elle quittait son atelier ravie du résultat, pour retrouver le lendemain matin une partie de sa toile à terre, le poids n'étant pas supportable.

The-Rose

En 1965, lorsqu'elle doit quitter son appartement, faute d'argent pour payer le loyer, The Rose pèse près d'une tonne, fait plus de trois mètres de hauteur et trente centimètres d'épaisseur. Et à ses yeux, l’œuvre n’est pas encore fini. Pourtant, elle doit se résoudre à y mettre un terme. Son extraction est sans doute le moment le plus cocasse que l’histoire de l’art a pu compter. Pour simplifier, il a fallu couper une partie du mur, puis le soulever à l’aide d’un chariot élévateur. Devant l’originalité de la scène, Bruce Conner, un ami, a enregistré le déménagement de la toile. Il appela plus tard le film The White Rose, intitulé en premier lieu  Jay DeFeo’s Painting Removed by Angelic Hosts.

La pièce est par la suite stockée dans un musée puis exposée à quelques reprises avant de rester cachée dans une salle de conférence du San Francisco Art Institute, jusqu'en 1995, où elle est rachetée par le Whitney Museum.

Ironie du sort, The Rose, l'œuvre de toute sa vie, fut aussi celle responsable de sa mort. Alors qu'elle réalisait son colosse, au lieu de tremper son pinceau dans l'eau, Defeo utilisait sa langue pour l'humidifier. La peinture blanche qu'elle utilisait était extrêmement dangereuse, et, sans le savoir, le poison gagnait son corps. Elle meurt d’un cancer, en 1989, après avoir encore parcouru l’Afrique et le Japon.

Aujourd’hui, il est possible d’admirer une grande partie de sa production à la Wennesland Collection, la plus grande collection d’art beat de San Francisco, située à Kristiansand, en Norvège.