« [A] woman from the audience asks : ‘Why are there so few women on this panel ? Why are there so few women in this whole week’s program? Why were there so few women among the Beat writers?’ and [Gregory] Corso, suddenly utterly serious, leans forward and says : ‘There were women, they were there, I knew them, their families put them in institutions, they were given electric shock. In the 50s, if you were male you could be a rebel, but if you were female your families had you locked up. There were cases, I knew them, someday someone will write about them.”
From Stephen Scobie’s account of the Naropa Institute tribute to Ginsberg, July 1994

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une attirance pour ces mondes un peu étranges, remplis de hobos junkies perdus sur des coins de routes. Des losers sublimes à la peau dure, vivant l’existence fugace des beaux jours. Je n’ai jamais su expliquer cet attrait pour ces gueulards en bout de course, à la vie en déroute. Les recoins de leur âme me fascinaient. Le bon, comme le mauvais.

Mes héros étaient des alcooliques aux mœurs douteuses. La rage au bout des doigts, quand c’était pas de l’ennui lancinant. Chez eux, c’était ça, que du noir ou du blanc, pas d’entre deux. Des crétins géniaux, étendant leur mode de survie comme leur plus belle œuvre d’art. Ils étaient de ce genre là. Ni plus ni moins. Perdus et retrouvés, ces types qui voulaient tout, ces types qui n’avaient rien demandé.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé ces esthétiques au fin fond de la laideur. Des images un peu jaunies, un peu ternies. Des bricolages informes qui parlaient, sans trop savoir pourquoi, à la petite fille que j’étais. Ils me montraient tout ce qu’on tentait de me cacher, dans la vérité la plus pure, la plus abrupte. Ils m’ont aidé à porter un regard neuf, différent, sur ce monde qui m’ennuyait.

Il est toujours difficile de trahir ce qu’on a le plus aimé. Le tordre et le distordre pour en faire ressortir tout ce qu’il y a de plus dérangeant, de plus affligeant. Les belles paroles qui se font la malle, les choses qu’on aurait préféré ne pas voir. Et pourtant, mes outcasts avaient leurs outcasts.

Mes jolis mondes marginaux dérapant, insultant, ignorant ce qui n’était pas homme, mâle dominant.

Alors mes héros ont pris plus de superficie, histoire de voir à un peu though the looking-glass. Et le « il » est devenu « elle ». L’écriture, la musique, les arts en général. Redonner une place à ces folles, ces idiotes, ces hystériques, ces médiocres, ces beaux culs, ces moches, ces frustrées, ces bonnes à rien parce qu’elles ont eu le cran de créer, d’écrire, de jouer, d’innover alors qu’elles n’étaient pas les bienvenues, et de leur offrir pour seul héritage, l’oubli.

Ici se déroulera l'histoire de ces figures féminines que le temps a effacé, mais dont la voix résonne encore. Parce qu'on leur doit bien ça.